Le firmament

« Le firmament » de Lucy Kirkwood dans une mise en scène de Chloé Dabert sur la scène du théâtre Quintaou d’Anglet, dans une programmation de la Scène nationale du Sud-Aquitain en coproduction avec la Comédie – Centre dramatique national de Reims, ou la chronique annoncée de la vie de ces femmes ordinaires du XVIIIème siècle, aux portes du pouvoir, qui résonne encore de nos jours…

 

Ce procès auquel nous allons assister, car il s’agit bien d’un procès où seule la Femme aura droit à la parole, nous fait voyager dans l’Angleterre rurale du XVIIIème siècle, dans une petite ville de province à la frontière du Norfolk et du Suffolk, où le passage de la comète Halley tient en haleine tous les habitants.
Ce passage très attendu sera contrarié par le meurtre atroce d’une fillette de onze ans, fruit d’une famille de notables très puissante, perpétré par Sally Poppy, interprétée tout en finesse et conviction par Andréa El Azan, qui aspirait à une vie bien meilleure. Son amant, arrêté en même temps qu’elle, a été pendu, reste à statuer sur son sort : la pendaison pour elle aussi ou l’exil ? Car elle prétend être enceinte et dans ces conditions, elle ne peut pas être exécutée.

Dans une orchestration bien pensée et bien réalisée avec ces images vidéos à la scénographie de Pierre Nouvel, nous présentant les différentes séquences de la narration et ces femmes ordinaires vacant à leurs occupations domestiques, Chloé Dabert met en scène avec grâce, légèreté et émotion, avec une main de fer dans un gant de velours, ce jury de douze matrones arrachées à leurs occupations, qui ne demandent qu’à y retourner le plus vite possible, conscientes que le travail ne se réalisera pas tout seul et que leurs maris ou autres ne l’entendraient pas de cette oreille.
Elles doivent statuer à l’unanimité avec les moyens rudimentaires mis à leur disposition sur le fait de savoir si la coupable est enceinte ou pas. Devraient-elles demander assistance auprès d’un médecin ? Doit-on faire confiance à leur arbitrage ? Leur bon sens de femme du peuple sera-t-il suffisant pour rendre un verdict équitable ? Sachant que « la vie d’une femme est un recueil de maladies ».
Avec beaucoup d’humour, elles se présentent une à une devant le public en prêtant serment de rendre un verdict impartial, mais surtout de prendre la bonne décision.

Elles sont réunies dans un huis clos oppressant qui ne sera, comme dans un conclave, libéré qu’à la condition d’avoir statué sur le sort de la coupable. Une salle fermée à clé jusqu’au verdict, composée d’une table de ferme, de bancs et de quelques chaises où elles n’auront le droit ni de manger, de boire, de faire du feu et encore moins d’allumer une chandelle. Une ambiance monacale, spartiate, optimisant une concentration totale pour rendre la justice.

Elles se connaissent toutes à l’exception d’une femme, à la condition qui leur semble supérieure, se présentant comme veuve d’un colonel, qui sera la responsable du jury, interprétée adroitement par Marie-Armelle Deguy. Une femme sort également du lot, jouée telle une lionne qui défend sa portée par Bénédicte Cerutti, la sage-femme du village qui connaît beaucoup de secrets de ces matrones, et qui tient à prendre la défense de la coupable : ne pas la condamner pour expédier ce procès qui les prive de leur liberté mais qui dans un certain sens leur donne un pouvoir pour lequel elles ne doivent pas se dérober.
Sans vouloir dévoiler la conclusion de ce procès à l’intensité dramatique évoluant dans un suspense déroutant, jusqu’à la scène finale, ponctué de moments de folie, nous assistons à des dégustations de friandises acidulées et de répliques tout aussi incisives qui nous emportent dans des rires, soulageant ainsi la tension qui règne au sein du jury.
Avec finesse et à-propos, elles nous distillent des secrets qui volent en éclat, des vérités sur leurs conditions de vie qui les maintiennent dans la position « inférieure » de femme par rapport à l’homme, le droit de vote n’étant pas encore au programme, comme par exemple : « personne n’accuse Dieu quand une femme peut l’être à sa place » ou encore « une femme insatisfaite, c’est l’enfer sur terre »…le diable n’étant jamais très loin…
Seul un homme est présent dans ce huis clos, l’huissier, interprété par le stoïque et malicieux Olivier Dupuy, qui a pour obligation de se taire et d’attendre le verdict afin de pouvoir le transmettre au juge pour l’application de la peine : un huissier qui aura bien du mal à garder sa position d’observateur avec ces matrones au sang chaud dont les passions se déchaînent au fur et à mesure de ce procès qui s’éternise : qui aura le dernier mot ? Nonobstant, telle est la question !

Une conclusion qui pourrait avoir sa place dans ce procès : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Jean de La Fontaine

C’est une troupe impressionnante de comédiennes soudées que nous admirons et que nous suivons intensément pendant près de trois heures, ne perdant pas une miette de leurs échanges qui reflètent avec un réalisme bien dessiné, aux dialogues percutants, de Lucy Kirkwood, la condition de vie de ces femmes au XVIIIème siècle, mettant en exergue le tabou de la maternité qui fait des ravages : leurs places dans une société dominée par les hommes où le patriarcat sévit puissamment.

Habillées avec les costumes de Marie La Rocca, les plongeant dans l’atmosphère du XVIIIème siècle, ce jury de matrones est composé de Elsa Agnès, Sélène Assaf, Coline Barthélémy, Sarah Calcine, Gwenaëlle David, Brigitte Dedry, Aurore Fattier, Asma Messaoudene, Océane Mozas, Léa Schweitzer. Sébastien Éveno vient compléter le jury en qualité de juge.

« Le firmament » sur la scène du théâtre Quintaou à Anglet, le 10 janvier 2023, séance supplémentaire le 11 janvier à 20h, une programmation de la Scène nationale du Sud-Aquitain.
Prochaines représentations : Les 25 et 26 janv. 2023 au Quai – CDN d’Angers Pays de la Loire, les 02 et 03 fév. 2023 à l’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon sur-Saône, les 08 et 09 fév. 2023 à la Comédie de Caen – CDN de Normandie, les 1er et 02 mars 2023 à la Comédie de Valence – CDN Drôme Ardèche, les 22 et 23 mars 2023 à la Comédie de Colmar – Centre dramatique national Grand Est Alsace.

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